Beaches

J'ai traîné mon imposant Rolleiflex un peu partout, y compris sur le sable des plages d'Indonésie. Une population essentiellement féminine y travaille. Ramassage et triage des algues, des coquillages, des noix de coco ou de branches, pêche aussi, poissons et crustracés.

A part moi, il n'y a pas d'étrangers. De ce fait sans doute, je suis toujours le bienvenu : une jeune fille qui vaquait à des occupations avec son jeune frère se laisse arrêter: trois mots, un sourire et une photo. Dans un groupe au travail, on m'invite à m'asseoir : je propose quelques portraits. Une travailleuse a le visage protégé par un onguent qui craquèle, une autre a de la bande Velpeau sur la tête, l'ensemble est du meilleur effet.

Sur le chemin du retour, à l'entrée d'un village en bordure de plage, je saisis une femme à sa toilette, une grappe d'enfants autour d'elle. On dirait une madonne.

J'aime le format carré du 6x6. Certains le jugent peu "dynamique", obligeant en quelque sorte à centrer le sujet. C'est en partie faux, comme pour cette madonne au peigne. En tous cas, il permet de riches compositions avec des diagonales signifiantes.

Je ressors à la nuit pour une quête techniquement peu évidente. Le Rollei n'est pas un appareil  qui permet de capturer des instantanés discrètement et je ne suis pas un amateur du flash. J'arrive toutefois à encadrer un pêcheur qui travaille à la lumière d'un faro. 

 

Inland

La série ci-dessous présente des photos d'origines différentes, faites à des temporalités différentes, entre Indonésie et Malaisie.



Leur particularité est d'être prises au 6x6 et développées en  mode "croisé", c'est-à-dire que le film négatif est développé dans un bain de diapositive. Le résultat, pas toujours heureux, souvent vert-jaune, offre parfois de belles surprises. Ce traitement est un parti-pris : à mon sens, la photographie est vaine lorsque le photographe prétend coller au réel. Outre le fait que sa fonction n'est plus que de témoignage simple (et dans ce cas, de quoi ne pourrait-elle témoigner sinon de tout, voire de rien ?), il y a en elle une grande part de hasard, et d'aspects incontrolables, comme la qualité du film, du développement, et plus généralement des acteurs de ce mini-théâtre dont on ne vois pas les coulisses. J'ai voulu laisser cette part s'exprimer dans cette démarche photographique précise, d'autant plus délicate que lorsque la photographie est ratée ("Il n'y a pas de photos ratées" nous prévient pourtant Ben), c'est tout le voyage photographique qui rétrospectivement en ressent l'échec !

Organiser la réalité tout en laissant le hasard faire : demander aux personnages de poser ou les prévenir qu'une trace d'eux sera capturée, sans maitriser complètement le processus photographique, voilà donc sans doute ce qui organise cette série asiatique.

 

 

Patrick Mathieu