Errance, livre de Raymond Depardon.
Errance à travers le Désert de la Mort, Death Valley. Carnet de route, vieux négatifs 6x6 exhumés des cartons, pris au Lubitel 166, à la manière de Jean Vautrin qui revient, des années après, sur le voyage en Inde de sa jeunesse. Je fais sur mon escapade un retour initiatique : ni photographe, ni touriste, mais un voyageur égaré dans l’immensité de la matière. J’ai opté pour le N&B afin d’en rendre la densité, le relief, le grain.
Un rapace tournoie lentement au-dessus des ruines d’une ville fantôme, Esmeralda, porte d’entrée de la Vallée de la Mort. Au loin, les nuages plombent le ciel et lui donnent toute sa densité, forment l’arrière-plan labile d’une nature désolée et désespérément vide. Seul le vent donne vie à cette nature figée qui coupe le souffle. Amoureux des ruines, je me trouve ici perdu, décontenancé ; je ne retrouve pas l’Histoire, les émanations du passé, mais un hors-temps et peut-être un hors-lieu.
Le sable est l’alpha et l’oméga de cet espace-temps particulier. Immobile et fluide à la fois, pesant dans ses masses, uniforme dans ses tons et si divers dans ses manifestations, le sable est une déité protéiforme et maléfique, qui ondule, éblouit, et renvoie finalement les autres objets à leur minéralité. Les troncs d’arbres sont écorchés, desséchés, les fibres ligneuses sont éclatées et rugueuses. Les racines, mises à nu, dévoilent toute l’aridité du processus vital, ce maintien de la vie si proche d’une forme de mort qu’on imagine longue et douloureuse.
La découpe des arbres sur le ciel n’a rien de majestueux, elle est une croix plantée sur le Mont des Oliviers, une crucifixion permanente de la Nature. Le fort contraste des lumières rend parfaitement le tragique de cette désolation.
Sorte de Léviathan, le désert ondule sous les pas et ses lignes sensuelles, douces, laissent à peine entrevoir la solitude bien réelle du lieu. Pourtant, la répétition des formes, des choses, cette brûlure permanente de l’œil et de la peau sous cette lumière éprouvante font finalement éclater cette vérité : l’endroit est d’une beauté mortelle.
Enterrés, découverts par la suite ou depuis toujours baignés de sable, les rares témoins d’une nature organique dressent au ciel des doigts crochus et tentent d’entraîner le regard de celui qui se hasarde par ici dans leur perte. Ces vestiges d’un temps qu’on estime lointain, sans toutefois en être convaincu, renvoient le voyageur déjà perdu à son impermanence.
Véritable présence fantomatique, on ne sait si les racines, serpents ou tentacules, sortent du sable afin de capturer leur proie ou s'y enfouissent pour se protéger du regard ardent du monde extérieur. Un halo de chaleur les nimbe, l’épreuve du voyage fait cligner l’œil, le voyageur doute et titube.
Quelle est la place de l’homme lorsque le végétal n’intercède plus entre la Terre et le Ciel ? Les carcasses de ces arbres à la verticalité rêvée mènent l'errant vers les profondeurs telluriques. Au voyageur hagard, harassé davantage par la stérilité du lieu que par l’endurance qu’il demande à son corps, il faut pourtant trouver la force de rebrousser chemin et de jeter un dernier regard par dessus son épaule, protégé par son objectif contre les rais pétrifiants de la Gorgo.









