Quand tout va mal, le rappel des valeurs...
Gran Torino, de Clint Eastwood (2009)
Walt Kowalski, cowboy obsolète, appartient à la vieille école, celle d'une Amérique puritaine aux valeurs morales issues du Far West. Chacun pour soi et Dieu pour tous, s'il existe. Une Amérique fière de son melting pot, creuset d'où jaillit l'industrie automobile et toute la gloire du capitalisme, lui aussi vieille école, avec face à face patrons et employés, sans hedge funds ni Carl Madoff au milieu, dans une vie dure et facile à la fois, parce qu'il y a une routine immuable pour ce que les hommes doivent faire, et les femmes aussi.
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Ce plan assez fréquent de la demeure de Walt Kowalski tranche sur les autres habitations voisines dégradées. Tous les ingrédients de l'Amérique traditionelle sont présents, la terrasse avec sa glacière, la pelouse sans clôture, la Ford, le chien, etc. Symbole fort surajouté, le drapeau américain, rappel permanent des valeurs. |
Vestiges
Mais voilà, cette Amérique n'est plus. Le commerce, la finance ont transformé le capitalisme à papa ; la société de consommation, avec ses gadgets inutiles, a rendu les jeunes riches idiots (la petite-fille de Walt, Ashley), et les jeunes pauvres voyous ; la mondialisation aussi a transformé la vieille société, par les biens (les voitures japonaises ou coréennes) et par les personnes, avec ses flux migratoires. Et voici donc que Detroit, capitale de l'industrie automobile et des valeurs d'une Amérique flamboyante, Detroit n'est plus dans Detroit.
Dans cette ville ghettoïsée, Walt Kowalski, Polonais d'origine, est le dernier des Mohicans. Le dernier à rester dans le quartier désaffecté d'une petite bourgeoisie qui se tenait, aujourd'hui repris par les Asiatiques, le dernier à entretenir sa propriété avec son bout de gazon, sa voiture, cette fameuse Gran Torino 72 Fastback, vestige des grandes années.
Vestige, Walt Kowalski n'en est que plus grand car il porte des valeurs disparues, celles de la bravoure, de l'honneur et de l'amitié. Il dit ce qu'il pense, et de la façon dont il le pense, sans détours. A bas la langue de bois, le politiquement correct, et tous les euphémismes cultivés qui facilitent la vie sociale, mais dénaturent la société. Le vétéran Kowalski se tient droit dans ses bottes - et son discours aussi : c'est jubilatoire et ravageur : son hypocrite et insipide famille en est consternée.
Racisme ?
De là à parler de racisme, il n'y a qu'un pas, souvent franchi par la critique (ex. Télérama ou les Inrockuptibles). Le héros est bougon, plein de préjugés, mais pas raciste - ses copains sont irlandais ou italiens, lui est Polonais : il sait que le mélange des cultures, dans une certaine mesure, permet d'être plus fort. Et s'il n'est pas fichu de prononcer un nom étranger sans l'écorcher, c'est par provocation et par jeu : ces civilités ne sont pas l'essentiel. Sue van Long l'aura compris, qui gagnera sa confiance en le traitant entre autres de "Moron" (imbécile).
Certes, au début du film, les voisins vietnamiens sont jugés "barbares" parce qu'ils tranchent le cou à un canard lors d'une cérémonie, mais le héros est en même temps très lucide sur sa propre famille, et n'est jamais très loin de l'insulter. Son fils a une "licence en escroquerie" et sa petite fille qui montre son ventre "piercé" est une dégénérée. On ne saurait lui donner tort, et cette descendance gâtée, avide, ne ressemble à rien. D'ailleurs, tous en ont leur content, jusqu'au prêtre irlandais, "puceau sur-éduqué".
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| La descendance, au début, durant la cérémonie funèbre : moment de gaîté qui pourrait être excusable si un faisceau d'indices n'aggravait pas son cas. |
Globalement, Walt Kowalski, lorsqu'il n'est pas grognon, est un taiseux. Dans notre société hypermédiatisée, on pourrait sans peine déceler un déficit communicationnel : l'homme a du mal à parler avec ses enfants, sauf pour les mettre dehors, ou encore à remercier le jeune Thao. La vérité est ailleurs, dans ce qui est justement tu, double conséquence de la guerre qui rend généralement l'homme humble, et de la décrépitude morale ambiante, qui le rend solitaire.
Social
"Quel est le problème des enfants d'aujourd'hui, se demande Walt ?" Les seules jeunes normaux semblent être ses deux voisins, Thao et sa sœur Sue, et leurs quelques amis. Les autres, y compris ses petits-enfants, sont perdus dans un autisme de violence ou d'apathie nombriliste.
Les Blancs ont quitté le quartier et la guerre des gangs s'installe entre Noirs et Asiatiques. L'Amérique ne parvient plus à fondre dans son creuset les flux migratoires, qui d'ailleurs n'en attendent plus rien.
L'exemple de cet échec est symbolisé par le jeune Irlandais qui zone avec Sue, quand il se font agresser par trois Noirs. Ce Blanc a beau tenter de proposer les mêmes codes linguistiques et vestimentaires que les Noirs, montrant ainsi son propre désarroi culturel, il n'en est pas moins durement rejeté (photo). Et à raison, selon Kowalski, qui pense que chacun doit rester à sa place. A ce titre, le jeune Irlandais est aussi méprisable que les autres.
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Le jeune Irlandais arbore tous les signes, y compris linguistiques ("Bro" pour brother), d'une hypothétique fraternité. Comme l'indique le dialogue, comme Kowalski le lui rappelle, les Noirs ne sont pas ses frères. En le traitant de femmelette ("Pussy"), Kowalski montre de nouveau que cet Irlandais déraciné et qui n'ose pas protéger son amie est encore plus méprisable que ses agresseurs. |
La vision que propose Kowalski, pivot moral de cet univers socioculturel trouble, rejoint celle de Segalen sur l'exotisme[1], et c'est sans doute son meilleur message face à cette décadence des civilisations. A le voir déguster la cuisine vietnamienne avec délectation, ou encore confier sa chienne adorée Daisy à la grand-mère Hmong qu'il déteste - mais qui crache mieux que lui -, on comprend que le choc des cultures, quand il est vécu avec ce très fort sentiment d'individualisme ségalénien (- "Get off my lawn", répète Kowalski), est un garde-fou contre l'affadissement culturel d'une société à la dérive.
[1] "L'individualisme. Ne peuvent sentir la Différence que ceux qui possèdent une Individualité forte. L'exotisme n'est donc pas cet état kaléidoscopique du touriste et du médiocre spectateur, mais la réaction vive et curieuse au choc d'une individualité forte contre une objectivité dont elle perçoit et déguste la distance. (Les sensations d'Exotisme et d'Individualisme sont complémentaires). L'Exotisme n'est donc pas une adaptation; n'est donc pas la compréhension parfaite d'un hors soi-même qu'on étreindrait en soi, mais la perception aiguë et immédiate d'une incompréhensibilité éternelle". Victor Segalen, Essai sur l'exotisme, Une esthétique du divers, Fata Morgana 1978, p. 24-27
Bons sentiments
Le films s'achève comme il a commencé, par un enterrement, ce qui l'éloigne de la facile comédie mais lui fait rejoindre la longue liste des films circulaires. Mort par auto-homicide (ou suicide indirect), Kowalski échappe pourtant aux foudres de l'Église, avec laquelle il n'a fait qu'une paix toute relative. Sa planche de salut, le héros ne l'aura pas trouvée dans la confession tant attendue de péchés véniels, mais dans un acte d'amitié et d'espoir : sauver les deux seules personnes qui dans son entourage en valent la peine, les deux Vietnamiens Hmongs, Théo et sa soeur Sue, en faisant mettre sous les verrous le gang qui les harcèle.
Grandeur du héros américain : Walt Kowalski était de toutes façons condamné par la maladie dès la première scène, mais cela n'enlève rien à son geste. Non, ce qui vient troubler la grande originalité du film est cet ingrédient absolument américain sans lequel aucun blockbuster ou presque n'a de chance de survie, l'idée obligatoire d'un rachat, d'une rédemption ; défaire ce qui a été noué - la ficelle est un peu grosse - et cela est bien dommage : Kowalski, vétéran de la guerre de Corée, hanté par ce passé de foudres, confesse avoir eu sa médaille d'argent pour le crime (certes en partie organisé) d'enfants asiatiques. C'est donc ce fardeau qu'il devra déposer, en reprenant les termes exacts du prêtre (photo 1), en sauvant un autre enfant asiatique et en se faisant lui-même trouer la peau, comme au champ d'honneur.
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1. Scène de champ / contre-champ entre Walt et le "padre". La voie que prendra Walt Kowalski, malgré tous les efforts du prêtre, ne sera pas celle de la religion. Il déposera en effet le fardeau, mais à sa manière. 2. Durant le repas d'enterrement, les petits enfants trouvent la Silver Star à la cave. Elle ne leur reviendra pas... 3. ... puisqu'elle sera épinglée sur la poitrine de Thao, symbole d'une rédemption bien américaine dont on aurait pu se passer.
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Le film n'avait pas besoin de cela et serait vraiment sorti des sentiers battus sans cette stupide remise de médaille (photo 3). "Pourquoi" demande le jeune Thao ? Oui, pourquoi ? Parce que l'essentiel était finalement ailleurs, dans l'enseignement de la difficile voie vers l'âge d'homme, quand tous les garde-fous d'une société structurée ont disparu, quand il faut faire son chemin entre déracinement, chômage et violence. Sauver les deux jeunes Hmongs des gangs rivaux (Noirs ou Jaunes), c'est une chose ; mais enseigner au jeune Thao à trouver sa place dans une Amérique bouleversée en revenant à d'anciennes vraies valeurs, comme l'indique finalement le testament, c'est là le vrai message initiatique, dans le genre "Tu seras un homme, mon fils" de Rudyard Kipling (photo 5).
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4. Au début du film, la grand-mère vietnamienne est inquiète car elle se demande qui va diriger la famille. Thao, surpris en train de faire la vaisselle, ne semble pas avoir les qualités viriles suffisantes. Il reviendra à Walt Kowalski de l'initier et de lui montrer le respect des traditions. 5. Ce respect des traditions passe par la Gran Torino 72, dont la possession est soumise à conditions. L'héritage échappe complètement aux mains de la descendance, qui en attendait beaucoup. 6. La descendance perd donc la maison (elle qui avait voulu convaincre Kowalski d'aller en maison de retraite) et la Gran Torino 72 si convoitée. En revanche, Ashley, entre l'enterrement de sa grand-mère et celui de son grand-père, a gagné en piercings (après le nombril, la narine). La vie est faite de choix... |
Conclusion
Je ne me suis guère attardé sur le jeu des acteurs ou encore la façon dont est filmé le film. Pour moi, l'essentiel est vraiment ailleurs et hormis la faiblesse mentionnée plus haut (de la remise de médaille), la force du film réside dans une vision régénératrice peu orthodoxe.
Alors que les politiques publiques parlent d'intégration, de mixité, de discrimination positive (Affirmative action, l'expression nous vient des USA), etc., le film fait exactement l'inverse en montrant que dans une société décadente (ou pour le dire en des termes modernes, à la recherche de sa paix civile), quand les règles culturelles ou ethniques d'un groupe sont ébranlées, quand la consommation nivelle tous les désirs et toutes les cultures, la solution n'est pas dans une politique d'intégration dans laquelle chaque groupe perdrait un peu de soi, au profit d'un Léviathan informe et injuste, et d'une décadence générale. Le regain ne provient pas du laxisme, de la cupidité, de la démagogie, d'un tacite assentiment au progressisme de la modernité incontrôlable - qui conduit à mettre les vieux en maison de retraite ou à changer de voiture quand le cendrier est plein ; l'apparente facilité entraine un monde désorienté, qui n'en finit plus de chercher des repères géographiques et culturels.
Au contraire, Gran Torino nous enseigne que tout se mérite d'abord, se gagne ensuite, et se gagne progressivement (cf. les outils dans le garage). A l'exemple d'un honneur qui doit être conquis (pour les jeunes - Thao) ou reconquis (pour les vieux - Walt), la vie ne vaut que si l'homme commence d'abord par affirmer sa propre identité et donc sa propre différence (et si possible chez soi), pour constater celle de l'autre, dans un contact direct et parfois brutal, mais respectueux, et qui peut se révéler, comme le disait Segalen de l'Exotisme, source d'émerveillement.
