Entre feintise et plagiat

Chateaubriand, Itinéraire de Paris à Jerusalem

 

Le plagiat effectué lors du voyage en Grèce de Chateaubriand - ou plutôt après coup, dans le travail de récriture - est peu connu, même si nous savons que, comme beaucoup de voyageurs, Chateaubriand entremêlait ses récits de considérations savantes parce que livresques (C. Montalbetti, Le voyage, le monde et la bibliothèque). Or la pratique du plagiat se révèle intéressante pour déterminer les enjeux du texte du point de vue auctorial, et plus précisément sa fictionnalité (arguments et justifications pour faire croire à l'agencement, à la mise en scène naturels, véridiques du texte). Comment l'auteur se place-t-il, entre le monde et le livre ?

 

  


 

  Reconstruction littéraire, reconstitution mémorielle, l'Itinéraire de Paris à Jerusalem est le plus souvent considéré sous l'angle savant ou poétique. Philippe Antoine envisage par exemple l'Itinéraire sous l'angle intertextuel dans une démarche générique et tente dans un grand écart d'expliquer et de concilier la relation savante avec la littérature :

  En se rapprochant, même de manière lointaine, de textes qui sont indiscutablement littéraires, le genre conquiert ses titres de noblesse (P. Antoine, Les Récits de voyage de Chateaubriand, p. 296)

 

Selon l'auteur, parce que l'auteur du récit de voyage émerge en tant que "Je", le texte advient en tant que littérature et quitte sa forme première de "discours du savoir". Certes, je n'en disconviens pas. Toutefois, il s'agit là d'un enjeu de formalisme poétique et générique qui ne dévoile finalement pas les richesses du texte (littéraire ou non, selon les chapelles) qui se situent justement dans cette faille, entre le discours savant et l'expression du moi !   Mais le risque, en suivant cette approche, est d'omettre la fictionnalité du texte.

   Philippe Antoine poursuit :

 Les intentions de l'auteur, en effet sont explicites. C'est pour écrire (sic) qu'est entrepris le pèlerinage oriental (ibid., p.296).

 

De cela, rien n'est moins sûr. Chateaubriand a prétendu, au sujet de l’édition des impressions écrites de son Itinéraire n’en avoir pas eu initialement le projet : « Je n’ai point fait un voyage pour l’écrire »1. Alors, écrire, pas écrire ?

 

  Les justifications

  Les justifications faites a posteriori sont trop nombreuses pour être honnêtes. Est-il parti en Orient, pour "chercher des images"2, "orner des tableaux"3, voir des Grecs qui sont morts comme il le dit au Turc à Misitra, ou encore faire le pèlerinage en Terre sainte ? Peindre, voir, mais pas écrire. C'est en effet ce que Chateaubriand affirme, haut et fort, dans ses préfaces, et à de nombreuses reprises. Ce n'est pas non plus pour écrire qu'il est parti aux Amériques en 1791, abandonnant sa famille déjà menacée par les affres de la Révolution. Pourtant, de son voyage, il en tirera Atala, les Natchez... En 1806, il part en Orient, et la récriture qui intervient des années après son retour de Grèce (5 ans !) indique que ce besoin d'écrire était loin d'être pressant...

 A mon sens, l’enjeu majeur n’est donc pas de savoir si l’Itinéraire trouve sa place dans la grande Littérature, mais d’évaluer comment le discours « pictural » (voir, peindre) justifiant le voyage (le propre du voyageur qui part pour voir le monde) est d’une certaine manière en discordance avec le contenu de la relation de voyage.

 

 Un voyage érudit

   L’érudition que comporte l’Itinéraire est presque sans égale dans l’histoire des récits de voyage et ne permettait pas une publication heureuse : il a fallu couper des notes, supprimer des introductions. Même en l’état, le texte souffre de cette masse érudite à tel point que Sainte-Beuve a jugé la partie sur Jérusalem « fatigante à lire, et le tout [...] plus surchargée d’érudition qu’[il] ne le voudrait »4. Chateaubriand aurait-il voyagé avec sa bibliothèque, se sont demandés certains critiques5 ?

 Aujourd’hui, on sait que le travail essentiel d’écriture - et non de récriture - aurait été fait à son retour. Ceci n’a toutefois pas empêché Chateaubriand de voyager avec quelques guides et de comparer la version livresque de son voyage avec ce que lui proposait la réalité. Pour autant, la prolifération du discours savant laisse songeur car même si l’on s’accorde à dire que Chateaubriand possédait une bonne culture classique issue de ses études, celles-ci se sont arrêtées vers 18 ans, les dernières années de son apprentissage, avant de venir à Paris, étant dédiées à la pratique des armes ; la suite de sa carrière l’éloigne de la science, même s’il fonde un journal ou fait des traductions : on l’imagine donc mal en historien de la Grèce, ou en archéologue égyptien. D’autre part, Chateaubriand lui-même avoue dans son Itinéraire avoir recours à des sources savantes. Enfin, est-ce un hasard si la même année que celle de la parution de l’Itinéraire, Chateaubriand est nommé académicien ?

 

 Fiction et réalité

  Chateaubriand évolue en Grèce dans un décalage constant entre fiction et réalité. Tantôt il se rappelle ses lectures, tantôt il vit ses souvenirs. Dans tous les cas il s’identifie aux nobles figures du passé, dont l’éclat mythique rejaillit sur lui. Le rappel du passé  lui confère l’aura du héros survivant dans la citation qui suit :

 Je passais, avec ma petite caravane, précisément par les chemins où le convoi funèbre du dernier des Grecs avait passé, il y a environ deux mille ans (Itinéraire, p. 99)

 

  On sait que le périple en Orient faisait partie déjà à l’époque d’un voyage en grande partie programmé et dont bien des étapes étaient des scansions obligatoires. C’est donc aussi dans une lignée d’auguste voyageurs qu’il s’inscrit :

  Du pèlerin normand Robert Guiscard jusqu’à moi pèlerin breton il y a bien quelques années ; mais dans l’intervalle de nos deux voyages, le seigneur de Villamont, mon compatriote, passa à Zante. [...] [Il] ne s’arrêta point à Zante ; il vint comme moi à la vue de cette île, et comme moi le vent du Ponent magistral le poussa vers la Morée. (Itinéraire, p. 87)

 

  La confusion des temps historiques n’a d’égale que celle des espaces, un lieu en rappelant un autre ; la finalité n’est pas tant dans la découverte géographique que dans l’expression d’un moi intemporel et général, valable aussi bien dans les contrée verdoyantes d’Amérique que dans celles, arides, d’Orient :

  Je me rappelais que d’autres missionnaires m’avaient reçu avec la même cordialité dans les déserts de l’Amérique. (Itinéraire, p. 282)

 

  Trace suprême du voyage érudit à valeur universelle, la mention de l’époque médiévale lors d’un voyage aux sources de la civilisation occidentale ; mêlant mythologie païenne et chanson de geste, le voyageur se pose en nouveau chevalier, laissé à la grâce de Dieu. :

  Ainsi je suivais absolument le chemin qu’Ubalde et le Danois avaient parcouru pour aller délivrer Renaud. Mon bateau n’était guère plus grand que celui des deux chevaliers, et comme eux j’étais conduit par la Fortune. (Itinéraire, p. 456)

  

 Lorsque le voyageur met ses pas dans ceux d’illustres héros mythiques, il en tire la même gloire. Pourtant, Chateaubriand trouve encore des formules pour ne pas se contenter d’être un imitateur : il doit aussi inscrire sa propre trace littéraire sur le sol grec et se détourner de la fiction, comme dans la citation suivante :

  Je foulais le sol de la Grèce, j’étais à dix lieues d’Olympie, à trente de Sparte, sur le chemin que suivit Télémaque pour aller demander des nouvelles d’Ulysse à Ménélas [...] Vues de ce point, les côtes du Péloponnèse, vers Navarin, paraissent sombres et arides [...] c’étaient là cependant les monts Égalées, au pied desquels Pylos était bâtie. [...] Pas un bateau dans le port ; pas un homme sur la rive : partout le silence, l’abandon et l’oubli. (Itinéraire, p. 86-87)

 

  Le voyage a donc pour mission de réinterpréter le mythe, de le récrire. Décrire la réalité décevante en fonction du mythe, tout en gardant toutefois sa charge auratique… Paradoxe ? Cela plonge l’auteur dans un état indéfinissable, dont la description elle-même le transforme dans son ethos narratorial :

  Comme j'arrivais à son sommet, le soleil se levait derrière les monts Ménélaïons. Quel beau spectacle ! mais qu'il était triste ! L'Eurotas coulant solitaire sous les débris du pont Babyx ; des ruines de toutes parts, et pas un homme parmi ces ruines ! Je restai immobile, dans une espèce de stupeur, à contempler cette scène. Un mélange d’admiration et de douleur arrêtait mes pas et ma pensée ; le silence était profond autour de moi : je voulus du moins faire parler l’écho dans des lieux où la voix humaine ne se faisait plus entendre, et je criai de toute ma force : Léonidas ! Aucune ruine ne répéta ce grand nom, et Sparte même sembla l’avoir oublié. (Itinéraire, p. 130)

 

  En effet, ce cri « Leonidas » n’a d’autre fonction que poétique : croire que Chateaubriand se soit vraiment laissé aller à appeler les mânes du guerrier n’a guère de sens, sauf si l’on admet qu’il a pu le faire par jeu ; mais ce jeu récréatif (repeupler par la pensée la Grèce moderne de ses antiques combattants) est en complet désaccord avec le pathos délivré quelques lignes plus haut ! Comment alors admettre « l’immobilité » et la « stupeur », l « admiration » et la « douleur » ? 

 

  Il y a bien ici une contradiction propre au texte poétique que la charge historique vient renforcer, donnant lieu à l’hypotypose et à la prosopopée empêchée, et qui relève donc davantage de l’art oratoire que de la simple volonté esthétique.

 

Architexte, poésie et argumentation

 

 L’architextualité est clairement posée dès le début, c’est sous l’égide d’Homère et de Virgile que se déroulera ce voyage en Orient. La chose avait déjà été signifiée à propos d’Atala :

  Depuis longtemps je ne lis plus qu’Homère et la Bible ; heureux si l’on s’en aperçoit […] les couleurs de ces deux grands et éternels modèles du beau et du vrai »6.

 

  Pareillement, et davantage encore, la poésie antique doit être ravivée par un voyage à ses sources :

  J’étais là sur les frontières de l’antiquité grecque, et aux confins de l’antiquité latine. Pythagore, Alcibiade, Scipion, César, Pompée, Cicéron, Auguste, Horace, Virgile, avaient traversé cette mer. […] Et moi, voyageur obscur, passant sur la trace effacée des vaisseaux qui portèrent les grands hommes de la Grèce et de l’Italie, j’allais chercher les Muses dans leur patrie7.

 

  Aller chercher les Muses dans leur patrie, c’est exprimer plus que la poésie, mais le désir de poésie, une velléité, une intentionnalité qu’on ne saurait passer sous silence. C’est à juste titre que Michael Riffaterre, à qualifié l’Itinéraire de Chateaubriand de « monument aux muses […] une célébration de la culture ressuscitée par son passage »8. Mais comme tous les autres, un monument fabriqué pour l’occasion.

 

 (à suivre...)


 

Bibliographie

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Itinéraire de Paris à Jérusalem, Paris, Champion, 1811.
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Correspondance générale, présentée par Pierre Clarac et annotée par Béatrix d’Andlau, Pierre Christophorov et Pierre Riberette, Paris, Gallimard, 1977 (tome 1) et 1979 (tome 2).
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1. François de Chateaubriand, "Voyage de la Grèce", in Itinéraire de Paris à Jérusalem et de Jérusalem à Paris, in Œuvres romanesques et voyages, Texte établi, présenté et annoté par Maurice Regard, Paris : Éditions Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, Tome II, 1969, p. 701.

2. François de Chateaubriand, Itinéraire…, (Préface de la Première Édition), ibid., p. 701.

3. Ibid., pp. 772-773.

4. Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe littéraire sous l’empire, Maurice Allem édit., Paris, Garnier, 1948, II, p. 51.

5. Marthe Conor, « Chateaubriand à Tunis, janvier-mars 1807 », op. cit., p. 12.

6. François de Chateaubriand, Atala, Préface de la première édition, op.cit., p. 22.

7. François de Chateaubriand, "Voyage de la Grèce", in Itinéraire…, op.cit., p. 774.

8. Michael Riffaterre, La Production du texte, Paris : Éditions du Seuil, Collection "Poétique", 1979, Chapitre 8  "De la structure au code : Chateaubriand et le monument imaginaire", p. 150. 

Patrick Mathieu